C’est ce qui ressort d’une récente enquête menée au cours du mois de mai 2019, dans l’un des plus importants camps de réfugiés de la région de l’Extrême-Nord du Cameroun.

Assise à même le sol à l’extrême-est, dans ce camp devenu célèbre dans la localité de Minawao, région de l’extrême-nord du Cameroun, l’on est frappé par le sourire innocent et inconscient de cette jeune réfugiée. Elle est ici depuis bientôt 5 ans en compagnie de sa mère et de ses deux frères. Afin de protéger et promouvoir le droit des mineurs, nous l’avons surnommé Frida. Lorsque nous l’avons approché par l’entremise d’un responsable de ce camp qui a bien voulu garder l’anonymat et qui nous a présenté comme journaliste, la jeune adolescente qui s’exprime également  en anglais dit ne pas avoir des nouvelles de son père en réalité qu’elle n’a jamais connu. Hésitante au départ, elle finit par nous conduire auprès de sa maman. Et c’est elle qui va jouer par la suite le rôle d’interprète auprès de cette dernière qui ne s’exprime qu’en langue haoussa. C’est donc au cours de nos échanges que nous avons appris qu’elle était veuve, bien avant son arrivée dans ce camp de réfugiés. Territoire au sein duquel son avenir ainsi que celui de ses 3 enfants, semble désormais s’écrire en pointillé. Sa famille et elle, n’ont en réalité jamais été enregistrées comme réfugiées. Elle prie chaque jour que Dieu puisse lui venir en aide afin que ses enfants retrouvent une vie normale.

Des enfants laissés-pour-compte.

La région de l’Extrême-Nord du Cameroun, tout comme le reste du bassin du lac Tchad, fait face depuis quelques années déjà à une crise humanitaire sans précédent. Présentée comme l’une des régions les plus densément peuplées, elle est aussi la plus pauvre du pays. Si cette dernière est confrontée depuis longtemps à de nombreuses problématiques structurelles, elle est également fragilisée depuis 2013 par une détérioration de la situation sécuritaire liée aux exactions et actes de terreur perpétrés par la secte islamiste Boko Haram. Cette instabilité, qui vient amplifier les problèmes préexistants de malnutrition chronique et d’insécurité alimentaire, notamment en direction des plus jeunes, entraine des mouvements de populations croissants. L’augmentation du nombre d’incidents sécuritaires a pour conséquence directe l’afflux de réfugiés nigérians et la fuite des populations camerounaises de la zone frontalière avec le Nigéria vers l’intérieur de la région. Ainsi selon l’Organisation Internationale des Migrations, en mai 2017, on observe dans l’Extrême-Nord 228 443 déplacés internes, 32 459 réfugiés non enregistrés et 58 027 retournés. Les départements du Mayo-Sava, du Mayo-Tsanaga et du Logone-et-Chari sont les plus particulièrement impactés par cette crise et ces déplacements. La région de l’Extrême- Nord est en outre touchée par une crise humanitaire, dont les enfants réfugiés ne détenant pas d’acte d’état civil, sont susceptibles de payer le lourd tribut. En dépit des mesures prises par l’état du Cameroun, avec la mise sur pied du Bureau National de l’État-civil et des différentes ONGs qui abattent un travail certes salutaire, cependant peu suffisant dans les camps de réfugiés. Au sein desquels de nombreux enfants vivent dans l’anonymat et hors du champ d’une quelconque protection.

Problématique d’enregistrement des naissances

Frida fait partie de ces enfants réfugiés sans existence légale. Comme elle, ils sont estimés à un peu plus de 1200 enfants dans cette situation ici au camp de Minawao. Partie de la ville de Gambarou au Nigeria, aux côtés de sa famille, dès les premières heures des exactions perpétrés par les terroristes dans leur village, Frida 13 ans environ, sur la base des informations recueillies auprès de sa maman, ne détient en réalité, aucune preuve de son existence légale. Elle ne s’est jamais fait établir d’acte d’état civil, et n’a jamais flirté avec l’école. Sa disponibilité ainsi que sa gentillesse ont fait d’elle la petite commissionnaire du camp. Ce qui lui vaut toute l’attention, et la générosité des différents responsables, qui s’étend jusqu’à sa famille. Des responsables qui se succèdent les uns après les autres au milieu de ces milliers de personnes dont une bonne partie à l’instar de la famille de Frida, sont casés hors de ce camp. Quelques personnels approchés n’ont pas voulu se prononcer sur ce cas complexe qui n’est qu’un isolé parmi tant d’autres.

 Procédure d’enregistrement 

Les conventions internationales prévoient que les enfants réfugiés ont les mêmes droits que tous les autres enfants. La réforme de la loi de 2011 a introduit d’importantes innovations, afin de faciliter l’enregistrement de toutes naissances dans un camp de réfugiés. Dans l’optique de permettre à ces derniers de bénéficier d’une protection et de jouir de leur droit. Et à ce titre l’Assemblée générale a souligné que, parmi les problèmes que posait le sort des réfugiés dans diverses régions du monde, ceux qui touchaient les enfants étaient particulièrement angoissants. Elle a mentionné la situation des enfants réfugiés et déplacés qui n’avaient pas encore été recueillis et dont beaucoup avaient perdu tous leurs proches parents. Ainsi, dans la résolution 35/187 du 15 décembre 1987, l’Assemblée générale :« Exprime sa gratitude au Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés pour l’action qu’il a déjà conduite en faveur des enfants réfugiés et déplacés et le prie d’intensifier ses efforts à cet égard tout en cherchant, autant que faire se peut, à maintenir l’identité culturelle et familiale des mineurs recueillis ». Posture de l’Organisation des Nations Unies, pour démontrer le caractère actuel et factuel de cette problématique on ne peut plus préoccupante.

Passeport pour la protection

Chaque enfant a droit à un nom et à une nationalité, tel qu’inscrit dans la Convention relative aux droits de l’enfant et autres traités internationaux. Pour autant les naissances de 230 millions d’enfants de moins de 5 ans n’ont jamais été enregistrées. Ce manque de reconnaissance formelle par l’État entraîne généralement l’incapacité pour un enfant d’obtenir un acte de naissance. Dès lors, il peut se voir privé d’accès aux services de santé ou d’éducation. C’est le cas de Frida et ses frères qui bénéficient de manière résiduelle de l’éducation et autres services sociaux dont ils ont droit de par leur statut d’enfants réfugiés. A l’intérieur de ce camp de Minawao, l’enregistrement des naissances vise également un objectif statistique. La grande difficulté étant, de produire un acte d’état civil à un enfant dont les témoignages sur la filiation sont difficiles à établir ou dont l’existence est restée jusque-là inconnue. L’enregistrement universel des naissances constitue un volet essentiel à tout système de statistiques d’état civil, lequel répertorie les événements majeurs de la vie d’une personne, de sa naissance à sa mort, en passant par son mariage. Ces données sont indispensables à la planification et à la mise en œuvre de programmes et de politiques de développement, en particulier dans les secteurs de la santé, de l’éducation, du logement, de l’eau et de l’assainissement, mais également de l’emploi, de l’agriculture et de l’industrie. Pour autant, les naissances de près de 230 millions d’enfants de moins de cinq ans n’ont jamais été enregistrées dans le monde. Les réfugiés et les déplacés internes de l’Extrême-Nord qui ont perdu leurs pièces d’identité, ou qui n’en ont jamais eu, courent un plus grand risque d’être arrêtés et refoulés dans l’impossibilité de prouver leur identité. C’est le calvaire que vit en ce moment Frida, ses frères et bon nombre d’enfants dans ce camp de réfugiés dans la région de l’Extrême-Nord. Bien que les structures étatiques délivrent des documents d’état civil, les réfugiés et les personnes déplacées n’ont pas toujours accès à ces documents, en particulier les actes de naissance, à cause de la faible capacité des services étatiques dans les zones d’accueil, du manque de sensibilisation et des procédures judiciaires coûteuses pour la délivrance des actes de naissance lorsque la naissance n’a pas été déclarée dans les délais légaux. Cette situation augmente les risques d’apatrides. D’où la nécessité d’enregistrer un enfant dès sa naissance qui est en fait, la première étape pour garantir son existence aux yeux de la loi. Frida peut donc encore attendre dans l’anonymat et espérer qu’un jour, son courage et son abnégation viennent à bout de ces obstacles qui jalonnent la voie de l’état civil de tout enfant.

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